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Semaine du jeudi 17 juillet 2003 - n°2019 - France-Europe

Mort d'un journaliste

Adieu, Marcel Haedrich

Par Pierre Bénichou


A 90 ans, avec sa démarche lourde, ses épaules de débardeur, ses cheveux blancs et ses mains d’étrangleur, il avait encore le regard étonné de ses 20 ans: bleu horizon. Mais quel horizon? Marcel Haedrich, qui vient de mourir à Paris, était né allemand dans l’Alsace de 1913. Orphelin de guerre l’année suivante. Sa mère, comme lui native de Munster, disait de son mari, mort sous le mauvais uniforme: «Il a été tué par les Anglais», préférant une invraisemblance historique à un impossible aveu…
Devenu français en 1918, Marcel est fait prisonnier par les Allemands en 1940 et libéré un an plus tard en tant que «fils d’un héros du Reich». Clandestin, résistant, il crée en 1944 le premier journal de la France (partiellement) libérée. Son titre: «Libre». Le n°1 paraît le 6 juin 1944, jour du débarquement. Un journal écrit à deux, l’autre s’appelait François Mitterrand. Leur dialogue en 1981: «Ecoute François, tu dois absolument…» Le président le coupait: «Marcel, arrête! ça suffit comme ça!– Non, justement, ça ne suffit pas, la preuve!»
Car Marcel Haedrich était sûr d’incarner la morale. Ce journaliste vedette de la «grande presse», cet athée militant avait gardé de son enfance protestante une passion de la Bible qu’il commentait inlassablement au fil d’articles rarement publiés et de livres dont l’insuccès le stupéfiait («Et Moïse inventa Dieu») alors que ses ouvrages plus légers (une biographie de Coco Chanel ou de Jean Prouvost, le «patron») lui assuraient une notoriété dont il feignait de s’étonner.
Drôle de destin que celui de ce talmudiste chrétien qui avait mis Paris dans sa poche à la Libération en créant «Samedi soir». Succès immédiat de l’ancêtre de la presse people inspirée des tabloïds londoniens qui annonça à la une: «En page centrale, la chaussure de De Gaulle grandeur nature». Promesse tenue: le 47 du Général tenait ric-rac sur une double page à l’italienne. Son prestige de résistant lui faisait pardonner toutes ses incartades, lui ouvrait toutes les portes.
Au Café de Flore, où la garde rapprochée de Sartre – Jean Cau en tête – tenait le maître à l’abri des imposteurs, il était chez lui. Et pour cause: en 1947, son reportage sur Saint-Germain-des-Prés «aux mains des existentialistes» avait immortalisé le glissement d’une doctrine philosophique en mode vestimentaire. En résumé, on peut affirmer que si l’existentialisme c’était Sartre, «les existentialistes», ce fut Haedrich. Trente ans plus tard, Sartre confiera à l’auteur de ces lignes: «D’accord pour le rendez-vous, mais pas au Flore, il y a trop d’existentialistes!»
Tout cela faisait rire Marcel, qui gardait pourtant une petite nostalgie de cette époque où les journalistes étaient les rois de Paris – on jouait au tennis avec lui, tôt le matin, sur le central de Roland-Garros! Nostalgie aussi de ce «Marie-Claire» qu’il recréa en 1954 et dont le succès immédiat menaçait le «Elle» de Lazareff et Giroud, moins par le luxe des photos de mode que par les campagnes en faveur du contrôle des naissances menées par Marcelle Auclair, terrain miné sur lequel les Lazareff n’osèrent jamais s’aventurer.
Grand reporter à «Paris-Presse», chroniqueur à Europe 1, ce placide aventurier du journalisme aura passé dans le demi-siècle comme un frère aîné, impatient et protecteur, rieur et profond. Adieu, Marcel… P. B.


Pierre Bénichou

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